La Chine fait planer un mystère aérien au large de Shanghai - France 24
La Chine a instauré, fin mars, une zone de restriction aérienne sur une vaste région maritime au large de Shanghai. Elle doit rester en place pendant une période inédite de 40 jours et Pékin refuse d'expliquer pourquoi.
Un parfum de mystère militaire flotte au-dessus de 73 000 km² au large de Shanghai. Depuis le 27 mars, la Chine y a établi une zone de restriction aérienne qui doit s'étendre jusqu'au 6 mai, ont rapporté plusieurs médias.
La décision chinoise, publiée en anglais sur le site de l'Administration américaine fédérale de l'aviation (FAA), signifie qu'aucun avion militaire non chinois ne peut entrer dans cette zone de la taille approximative du Panama, ou encore deux fois la superficie de Taiwan.
Qu'est-ce que la Chine y manigance et pourquoi ? Nul ne le sait, et les médias de Taiwan jusqu'à l'Inde se perdent en conjecture face à cette initiative surprenante de Pékin.
40 jours et zéro explication
La décision est, en effet, "très inhabituelle à plusieurs titres", reconnaît Marc Lanteigne, spécialiste de la Chine à l'université arctique de Norvège. "Par le passé, des restrictions ou fermetures d'espace aérien ont été utilisées en Chine pour des exercices militaires qui ne durent généralement pas plus de quelques jours", note Giulia Saccone, chercheuse à l'International Team for the Study of Security (ITSS) Verona qui a travaillé sur les questions de sécurité en région indo-pacifique.
Les experts interrogés par France 24 voient mal quel exercice militaire ou quelle autre activité aérienne nécessiterait de restreindre l'espace aérien pendant si longtemps. Des exercices de grande ampleur autour de Taiwan en décembre 2025, ayant mobilisé la marine, l'armée de l'air et l'armée de terre, n'avaient pas dépassé trois jours d'entraînement.
La durée bien supérieure à la normale n'est pas la seule incongruité de cette décision. "La Chine a toujours publié en parallèle des communiqués pour fournir des informations spécifiques sur ce qui va se passer et sur les raisons pour lesquelles l'espace aérien est fermé", précise Marc Lanteigne.
Cette fois-ci, rien. Aucune communication n'a accompagné la mise en place de cette gigantesque zone fermée pendant 40 jours, et les autorités chinoises n'ont pas non plus répondu aux questions du Wall Street Journal à ce sujet.
Ambiguïté et impact psychologique
La combinaison entre silence radio et très longue période de restrictions aériennes peut indiquer l'inauguration d'une nouvelle approche à géométrie variable des exercices militaires chinois. Dans cette hypothèse, les autorités chinoises désirent "conserver une certaine flexibilité sur le lancement ou non d'un entraînement ou doivent prendre en compte des incertitudes [technologiques, géopolitiques, etc. NDLR] qui les empêchent de donner des dates précises", suggère Frans-Paul van der Putten, spécialiste du rôle géopolitique de la Chine à l'Institut Clingendael au Pays-Bas.
L'absence de justification et de précision permettrait, dans ce contexte, de conserver une certaine "ambiguïté et marge de manœuvre quant à l'importance des exercices à venir", estime Marc Lanteigne.
Pékin peut aussi vouloir donner l'impression "que l'armée se prépare à tester une nouvelle technologie au sujet de laquelle elle ne veut pas donner d'information à l'avance", souligne Frans-Paul van der Putten.
Le simple fait d'avoir ainsi mis en branle la machine à spéculation dans les médias aussi bien aux États-Unis qu'au Japon et à Taïwan constitue une réussite en soi. "Semer ainsi une certaine confusion dans ces pays peut avoir un effet déstabilisateur ou, au moins, garder ces rivaux régionaux ou internationaux sur le qui-vive", assure Marc Lanteigne.
Surtout que la Chine n'a pas choisi d'établir sa zone de restriction aérienne n'importe où. Ces eaux au large de Shanghai "sont au carrefour de plusieurs intérêts stratégiques dans la région", affirme Giulia Saccone. Elle se trouve un peu au nord de Taiwan, et non loin de la Corée du Sud "où se trouvent des bases militaires américaines", note cette spécialiste.
Un signal pour le Japon, les États-Unis et Taiwan
En outre, Shanghai se trouve en face de l'île japonaise de Kyūshū. Le gouvernement conservateur de Sanae Takaichi a décidé d'y déployer, fin mars, des missiles à longue portée capables d'atteindre les côtes chinoises. Pour Giulia Saccone, c'est probablement en partie en réponse à cette décision japonaise que la Chine a décidé de cette manœuvre.
Sans être trop agressif, c'est tout de même un moyen de signaler que Pékin est prêt à "défendre sa côte est au niveau de Shanghaï", note Frans-Paul van der Putten.
Le moment est aussi bien choisi pour faire passer ainsi le message à Taiwan et Washington "que la Chine ne faiblira pas dans sa détermination à défendre ses intérêts dans cette région", analyse Marc Lanteigne. Le délai de 40 jours débute au moment où Cheng Li-wun - à la tête du Kuomintang, le principal parti d'opposition à Taïwan - rend visite à Xi Jinping en Chine et doit s'achever une semaine avant l'arrivée prévue du président américain Donald Trump à Pékin pour une très attendue visite d'État.
Pékin prend aussi cette décision sans précédent de restreindre l'espace aérien pendant aussi longtemps à un moment charnière pour l'armée populaire chinoise. "Elle vient de subir une vaste purge de ses cadres, et le régime a dû juger utile de démontrer qu'elle était capable de préparer des manœuvres de grande ampleur", estime Marc Lanteigne. À ce titre, c'est aussi une manière de rassurer l'opinion publique chinoise sur l'état de son armée, d'après cet expert.
Avec cette annonce surprise, le régime chinois vient donc d'ajouter le mystère à sa boîte à outils de démonstration de force. Et sans même, pour l'instant, n'avoir à faire décoller le moindre avion.
Par Sébastian Seibt pour France 24.
